Quand Pierre Feuga se moquait des adeptes de "deus dieteticus"

Enseignant de yoga, Pierre Feuga (1942-2008) a écrit plusieurs ouvrages dont un sur la concentration*, que je recommande vivement. Il y écrit ceci :« Il est des gens qui apportent à la préparation des aliments puis à la mastication un soin maniaque, tout à fait étranger à l’esprit de ce livre. L’attention à la nourriture, dont nous ne songeons pas à nier l’importance, tourne chez certains à la véritable obsession. On ne pense plus qu’à cela, on ne parle plus que de cela ; ce qui normalement devrait être un simple adjuvant à la vie spirituelle en devient le centre exclusif et une espèce de deus dieteticus, ombrageux et tatillon, impose son culte jaloux à une poignée de dévots, d’ailleurs assez souvent mal portants.

Pour revenir plus précisément au sujet de cet ouvrage, que peut-on conseiller à une personne désireuse de s’adonner à la concentration ? Surtout de rester, en ce domaine comme en tous les autres, lucide et consciente. Il faut apprendre à observer les effets, positifs ou négatifs, de telle ou telle nourriture, en se gardant de tout régime systématique et intellectualisé. Si l’on constate que le végétarisme est bon pour soi, corporellement et psychiquement, pourquoi ne pas l’adopter ? Mais tant que « quelque chose » en nous réclame une certaine quantité de viande ou de poisson, il serait maladroit, au nom d’un vague idéal spiritualisant, de repousser avec un dégoût affecté ces aliments de notre assiette. Au demeurant, l’homme le plus accompli n’est-il pas celui qui est capable de s’adapter à tout, à n’importe quel milieu social, à n’importe quel mode de vie ? Il est important aussi de manger des plats qui donnent du plaisir, qui réveillent les puissances de notre âme, stimulent notre imagination, notre affectivité, voire un certain goût de l’inconnu inséparable, nous semble-t-il, d’une recherche authentique. Jamais en tout cas la frustration, le masochisme alimentaire n’ont mené qui que ce soit à la sagesse."

* L'art de la concentration. Albin Michel. 1992.